Son
visage était froissé comme une vieille pomme, ses yeux bleu-lilas comme un
ciel d’hiver glacial, vous regardaient derrière des lunettes sévères. Pas
un sourire, pour illuminer sa boutique sombre. Pourtant Lilas Pomme était la
personne la plus importante du
village, avant l’instituteur, le maire et le bon docteur.
Lilas Pomme vendait des caramels, que des caramels, rien que des caramels, toutes sortes de caramels. Les caramels ordinaires des grandes surfaces, les caramels mous de l’enfance, les caramels ronds entourés de papier d’argent. Les caramels sucettes. Les caramels aux trois couleurs-trois parfums.
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Chaque
sorte de caramels était enfermée dans de grands bocaux aux
couvercles noirs que Lilas Pomme alignait en rang d’oignons dans sa
vitrine. Les caramels de Lilas Pomme étaient délicieux, mais le maire
n’aimait pas Lilas Pomme, personne ne savait pourquoi.
L’instituteur faisait les gros yeux et punissait les élèves qui
mangeaient des caramels pendant la classe. Le bon docteur grommelait
dans sa barbe, en disant, que les caramels ce n’est pas bon pour la
santé. Quatre
fois par jour et quatre jours par semaine Lilas Pomme lavait sa
devanture. Elle ne supportait pas les traces de doigts laissés par
les élèves de l’école toute proche. Les
regards gourmands endormis du matin l’agaçaient, les yeux affamés
de midi l’irritaient, les prunelles repues-envie-de-sieste de 13
heures l’horripilaient, les mirettes voraces des quatre heures
l’excédaient. Voilà
pourquoi Lilas Pomme ne souriait jamais. Voilà
pourquoi le maire ne l’aimait pas. Quand un enfant entrait dans sa boutique, poussé par une immense envie de caramels, Lilas Pomme dévissait, lentement, le couvercle du bocal, sortait les caramels un à un avec une grande pince en argent et déposait les précieuses confiseries dans un sachet transparent. L’enfant tout heureux et fier d’avoir affronté le regard bleu-lilas glacial comme un ciel d’hiver, repartait la tête haute en savourant les inestimables friandises
.
Dans
son discours, il annonça qu ‘à partir de ce jour, les
caramels seraient l’emblème de la commune, que l’instituteur en
distribuerait à ses élèves une fois par semaine et le bon docteur
en donnerait un à chaque vaccination. Un
joli sourire se dessina sur le visage froissé comme une pomme. Deux
mois plus tard, le maire et Lilas Pomme se mariaient.
Les
caramels ordinaires des grandes surfaces, les caramels mous de
l’enfance, les caramels ronds entourés de papier d’argent, les
caramels sucettes, les caramels aux trois couleurs, trois parfums. Les
caramels de Lilas Pomme enchantaient le jour, terrorisaient
la nuit. Lilas
Pomme était-elle une sorcière ? Les
parents furieux d’être réveillés, toutes les nuits,
décidèrent que Lilas Pomme devait partir très loin, avec ses
bonbons. La
marchande de caramels au visage froissé comme une vieille pomme, aux
yeux bleu-lilas comme un ciel d’hiver glacial dû abandonner sa
boutique, toute proche de l’école. De
ce jour, tout alla de travers dans le village : les bons élèves
avaient des mauvaises notes, les enfants sages ne parlaient plus, mais
le pire du pire : plus aucun ne souriait. Que
faire ? L’instituteur,
le maire, le bon docteur se réunirent. Ils ne trouvèrent qu’une
solution : demander à Lilas Pomme de revenir. Pour
son retour, il y eut une grande fête.
Les enfants s’étaient déguisés en caramels ordinaires des
grandes surfaces, en caramels mous de l’enfance, en caramels ronds
entourés de papier d’argent, en caramels sucettes, en caramels aux
trois couleurs-trois parfums. Il
y avait, pour accueillir Lilas Pomme, la
fanfare, le maire avec son écharpe et au revers, de sa veste en tweed,
un magnifique caramel.
Texte et voix de Maud MIRAN - Dessins d'ENOR
Pour écouter un extrait cliquer sur l'icône Mais
un soir, à quatre heures, un chenapan osa un sacrilège : il écrasa
de la pâte à mâcher verte, sur la vitrine de Lilas Pomme. Furieuse,
elle était sortie de sa boutique et avait gratté, gratté, gratté
pour enlever l’objet du délit.
Les beaux yeux bleu-lilas de Lilas Pomme lançaient des éclairs
froids de colère sur le groupe d’enfants terrorisés :
impossible de savoir qui avait commis l’irréparable. Cette nuit là et toutes celles qui suivirent, quand tout le village dormait, les couvercles noirs des bocaux de Lilas Pomme se dévissèrent lentement laissant passer les caramels, tous les caramels.
Depuis ce jour, les yeux bleu-lilas de Lilas Pomme s’illuminent d’un immense sourire et ses caramels ne bougent plus de leur bocaux.
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